Olé n°101 : Obole et parabole

La tristesse envahit la terre de Khemi… Le Grand Bouton d’Or, Prêtre du Temple de Kredi, oracle de Boursos (le Dieu du Profit) et Economis (la Déesse du bien-être pur et parfait) s’alarmait. Les récoltes n’étaient pas bonnes et les Dieux en colère. Les fléaux s’abattaient sur Khemi*, la terre du peuple Man. Il [...] ...
La tristesse envahit la terre de Khemi… Le Grand Bouton d’Or, Prêtre du Temple de Kredi, oracle de Boursos (le Dieu du Profit) et Economis (la Déesse du bien-être pur et parfait) s’alarmait. Les récoltes n’étaient pas bonnes et les Dieux en colère. Les fléaux s’abattaient sur Khemi*, la terre du peuple Man. Il y avait eu d’abord des guerres, aux confins de la frontière avec les barbares. Des miracles, qui étaient autant de sombres présages, avait suivi : l’or noir s’était par exemple transformé en or rouge, à mesure que le sang des tribus imbibait les terres pour lesquelles elles s’affrontaient sans merci. Et le Grand Bouton d’Or ne pouvait pas compter sur ses frères du Grand Monastère de la Stabilité, le Petit Trichet Délicat, maître des bonzes zen de la déflation, fils de l’Eurofor. Ces derniers, ayant fait voeu de contemplatifs, refusaient d’intervenir dans les affaires terrestres.
Le peuple commença à manifester son mécontentement : il avait de moins en moins de respect pour le clergé, d’autant que ce dernier ne souffrait pas de grandes privations, dépensait à tout va, et vivait à crédit sur les offrandes des fidèles. Il fallait un sacrifice pour que soit rétablie le grand équilibre pur-et-parfait. Pour calmer les Dieux et contenter le mécontentement de la société en général…
Et l’âme de Rhamsès…  
Le Grand Bouton d’Or apprit alors que l’un de ses clercs, un prêtre de petite extraction mais très représentatif de la classe tant honnie des prêtres oisifs, avait spéculé sur le grain en détournant une partie des oboles du peuple, et ce tout en dissimulant à sa hiérarchie son forfait. Evidemment, il faut être honnête, malgré les avertissements de l’oracle de Boursis, la plupart des prêtres n’avaient pas tenu compte des sombres présages, anticipant un avenir toujours radieux et une aide de la monarchie en cas de grand problème. En règle général, la grande expérience des Prêtres de la Consommation faisait qu’un kopek en obole produisait 10 kopeks de retour. Hélas, pour le moment, toutes les sommes investies s’étaient volatilisées.
Après mûre réflexion, le Grand Bouton d’Or y vit là une occasion inespérée de détourner l’attention du peuple. Saisissant le trésor du cureton, il découvrit que ce dernier pour 1 kopek investi, avait engagé son Temple pour 10 kopeks. Pris de panique, le Grand Bouton d’Or ordonna à ses sbires de solder discrètement les affaires de l’impétrant, ainsi que quelques autres qui traînaient ici et là. Pour solde de tout compte, le Grand Bouton d’Or projetterait ensuite de proposer au peuple de sacrifier quelqu’un : lui, qui avait révélé l’affaire, ou ce malheureux clerc, qui avait péché par action.
Hélas, l’étendue des pertes était telle… qu’elle se vit. Et au lieu de passer inaperçue, elle accéléra le désespoir du peuple. Le Temple dut alors prendre les devants et annoncer au peuple toute l’affaire. Le tout était d’éviter les questions …
… - Comment un arbitragiste de bas-de-pyramide peut prendre seul 50 milliards de position ?
… - Comment cela se fait-ce que le résultat net de l’entreprise soit réduit quasiment à zéro, mais que, par une coïncidence étonnante, ces pertes soient attribuables à un canard boiteux (5 milliards) et non aux investissements imprudents de la banque (2 milliards) ?
… - Comment un seul homme peut-il faire perdre plus en une année que l’ensemble d’un secteur de la banque ?
…- Pourquoi la Banque a-t-elle liquidé brutalement 50 milliards de positions, sachant pertinemment qu’un krach se produirait forcément et qu’elle en sortirait déplumée ?
… - Et enfin, est-il normal, en démocratie, qu’un seul individu puisse disposer d’un trésor équivalant à l’équivalent annuel du produit de l’impôt sur le revenu ?
Un matin éclatant de la chaude saison Baigne les grands sphinx roux couchés au sable aride, Et des vieux Anubis ceints du pagne rigide La gueule de chacal aboie à l’horizon.
 
* Ceci est un hommage au poème de Leconte de Lisle.




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