2 - Nature ensemble vide

La question de Dieu est, à tous les points de vue, inséparable de celle de la « nature ». Et le concept humain de « nature », qui est arrimé à notre culture comme le plus sédimenté des fossiles, est le pivot qui rend possible tous les conservatismes. Une existence libre et heureuse présuppose l’abandon [...] ...
La question de Dieu est, à tous les points de vue, inséparable de celle de la « nature ». Et le concept humain de « nature », qui est arrimé à notre culture comme le plus sédimenté des fossiles, est le pivot qui rend possible tous les conservatismes. Une existence libre et heureuse présuppose l’abandon pur et simple de toute idée de « nature », et des innombrables corollaires de ce concept axiomatique.
Texte 1
« L’homme sera « naturisé » le jour où il assumera pleinement l’artifice en renonçant à l’idée de nature elle-même, qui peut être considérée comme l’une des principales « ombres de Dieu », sinon comme le principe de toutes les idées contribuant à « diviniser » l’existence (et à la déprécier ainsi en tant que telle). […] L’idée de nature – quel que soit le nom sous lequel elle se trouve, variant avec le temps, une propice occasion d’expression – apparaît comme un des écrans majeurs qui isolent l’homme par rapport au réel, en substituant à la simplicité chaotique de l’existence la complication ordonnée d’un monde. A cet égard, sa fonction essentielle n’est pas tant d’être un cadre « naturaliste » que de servir, de manière générale, de cadre : de figurer une instance pérenne propre à consoler l’homme qui s’y croit plongé de ne figurer lui-même qu’une instance fragile et négligeable, et de ramasser pour ce faire le divers en un système qui, psychologiquement parlant, assure à l’homme un entourage aussi rassurant que la présence d’une mère. »
Clément Rosset, L’anti-nature, avant-propos, PUF
L’homme désireux d’avoir une vie heureuse doit, c’est logique, s’écarter au possible du ressentiment, c’est-à-dire de tout ce qui peut, d’une façon ou d’une autre, gâcher sa joie. L’un des moteurs principaux du ressentiment, à moins qu’il s’agisse du ressentiment lui-même, consiste dans les « passions tristes », tous ces soupirs, regrets, déceptions, souffrances, douleurs, haines, angoisses qui composent une partie de l’existence. Il semble que ces passions tristes viennent des obstacles que l’homme met à sa propre jouissance.
Michel Foucault oppose la « norme » à la « loi ». La loi s’applique à un moment précis (l’infraction, par exemple). Elle est objectivée, inscrite socialement et historiquement, instituée, et frappe la collectivité, de l’extérieur. La norme, à l’inverse, travaille de l’intérieur de nos consciences ; elle agit durablement, sa contrainte est tout sauf momentanée. Les normes semblent être ces obstacles d’où naissent les passions tristes et le ressentiment. La norme clive le réel, si l’on veut ; se faisant elle exclut (les « anormaux »). Venons-en au fait : la norme vient nécessairement d’une « nature ». Il y a un comportement « conforme », « naturel », « normal » ; et il y a la transgression de ces dispositions spontanées du corps (individuel et social).
Comprenons-nous bien : la « nature », et ce que le bon sens consacre comme « naturel », ce n’est pas seulement l’addition du règne animal, du règne végétal, et des « lois » qui sont censés les régir. C’est tout ce qui est communément admis comme « naturel », spontané, évident, incontestable, pulsionnel, purement physique, purement autonome, etc.
Le « bon sens », le parler proverbial sont typiquement des énoncés naturalistes, qui renvoient à un fonctionnement immuable des choses et dessinent un principe organisant le réel. Autre exemple : soit la notion de « pulsion » ; employée par des gens qui en méconnaissent le sens freudien (où la pulsion est construite, selon un processus historique de micro-traumatismes), elle devient l’expression du corps brut, d’une nature sauvage, d’une ontologie physique qui présiderait notre corps et que notre « esprit » contraindrait. On le voit, les instances « naturalistes » envahissent les discours.
Ainsi, il y a toutes ces spontanéités, bien naturelles, majoritaires, admises, et il y a leurs transgressions, méchantes, caca, minoritaires, dangereuses. L’instance qui sépare ces deux mondes se trouve être, quel que soit le terme, une forme de « nature ».
En conséquence, il est nécessaire au libertaire de nier purement et simplement toute réalité au concept de « nature ». D’affirmer, au contraire, la pure artificialité des choses et du monde. Tout est construit, fabriqué, bricolé, hasardeux, en un mot artificiel.
La nature, c’est l’identité : l’homme aurait une nature. Quiconque ne s’y tient pas commet donc un acte « contre-nature », et devient un être non-naturel, c’est-à-dire un « monstre ». Le concept de nature est ce qui relie l’époque actuelle au Moyen Âge : aujourd’hui comme au treizième siècle, la communauté humaine fabrique ses « monstres ». En conséquence, les gens qui croient aux « Droits de l’homme », à l’égalité démocratique et à la « Justice » méritent un ricanement de notre part : nos systèmes n’ont pas de différence fondamentale avec ceux des époques médiévales.
Renoncer radicalement à toute idée de nature, dans notre conception du monde et dans nos actes, c’est donc essentiellement renoncer à cliver l’humanité et le monde. C’est aussi refuser le concept « d’identité », de « normalité », et tous leurs synonymes. Refuser qu’un principe divin gouverne aux choses. Et rejoindre accessoirement le commandement d’Alain Badiou : « Il y a un seul monde », et non une part « naturelle », spontanée, vraie, physique, et une autre, dégradée, artificielle, perverse.
Texte 2
« Quoiqu’il en soit, l’idée de nature se présente toujours sous les auspices du mirage : se dérobant au moment où on croyait la saisir, et apparaissant à un point imprévu de l’horizon, qu’elle désertera dès que le regard aura eu le temps d’aller s’y fixer. Cette comparaison de l’idée de nature à un mirage peut être précisée dans le sens d’une duplicité, qui affecte les apparences de la nature du double caractère de la duplication d’images (la nature n’apparaissant jamais seule) et de la complicité idéologique (l’idée de nature servant toujours l’instance non naturelle qui accompagne son apparition). Duplication d’images : la nature, en effet, non seulement ne sort que déguisée, mais encore ne consent, telles certaines jeunes filles, à se montrer qu’accompagnée. Si l’on interroge la nature en elle-même, rien n’apparaît ; mais si l’on interroge l’esprit, la liberté, la nature humaine, apparaît subreptiscement, dans un angle malaisément repérable de l’horizon intellectuel, une nature sur fond de quoi esprit, liberté et nature humaine prennent signification et relief. »
Clément Rosset, L’anti-nature, 1, Le mirage naturaliste, PUF
 
Il y a une objection majeure, semble-t-il, à notre déconstruction du concept de nature : le corps, physique, par exemple, est tout de même un point commun de tous les hommes, en ce sens, n’est-il pas une nature (humaine) ? L’herbe qui pousse, la fleur, les marées, les saisons, la rotation orbitale des planètes : tout cela ne détermine-t-il pas, de façon simple, l’existence d’une nature, de régularités indéniables, scientifiques ?
Texte 3
« On répondra, tout d’abord, qu’il ne s’agit nullement, pour la pensée artificialiste, de nier l’existence de régularités appelées naturelles, mais seulement de nier leur appartenance à une nature. En second lieu, la pensée artificialiste se représente toute loi naturelle (c’est-à-dire physique, chimique, biologique) comme analogue aux « lois artificielles » : c’est-à-dire à toutes les régularités instituées par l’homme, qu’elles soient d’ordre juridique, économique, esthétique ou autre. Le principe d’analogie qui permet de fondre en une même intuition lois naturelles et lois instituées est la notion de convenance – au sens lucrétien du terme, qui veut que telle combinaison atomique soit viable (conveniens), telle autre pas. La « formule » de l’être pourrait ainsi être décrite comme la rencontre du hasard avec la faculté de durer : Être = Hasard + Succès. Toute existence apparaît en effet, aux yeux d’une pensée artificialiste, sous les auspices de la réussite : de même qu’une régularité naturelle doit son existence à un succès physique (convenance atomique), de même une régularité institutionnelle doit son existence à un succès social. »
Clément Rosset, L’anti-nature, 2, Le monde dénaturé, PUF
 
L’on est désormais armé, ce n’est pas rien, pour répondre au scientisme, au positivisme, au rationalisme, en plus d’être armé pour ricaner devant tous les naturalismes – et donc tous les conservatismes. Grande est la puissance de l’affirmation artificialiste !
Pour conclure en toute rigueur notre démonstration, lisons les mots de celui qui a guidé notre réflexion :
Texte 4
« Il va sans dire que l’éloge de l’artifice et la dénégation de la nature, tels qu’ils sont exprimés ici, répondent à une intention qu’on pourrait à juste titre qualifier de “naturaliste” elle-même - à la condition de s’entendre sur le sens des mots. D’une certaine manière, la conclusion de ce livre est de présenter l’artifice comme “vérité” de l’existence, et l’idée de nature comme erreur et fantasme idéologique ; mieux, une de ses propositions majeures est indiscutablement de suggérer en quelque sorte une “naturalisation” de l’homme, telle que la demandait Nietzsche dans l’aphorisme 109 du Gai Savoir, naturalisation dont la principale condition est la “dénaturisation” préalable de l’idée de nature.
Présenter le “lieu” de l’existence humaine comme un domaine étranger à toute nature, c’est encore faire oeuvre de naturaliste ; et même si ce lieu est ici recherché du côté de l’artifice, du factuel et de l’instable, c’est toujours une manière de “foyer” qui est en vue. […]
Paradoxes : la reconnaissance de l’artifice comme seul mode d’existence réelle a pour arrière-pensée un certain sentiment du naturel ; et cette affirmation d’une adéquation possible - et “naturelle” - entre l’homme et l’artifice est en même temps l’affirmation d’une inadéquation majeure, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’une adéquation à rien, d’une affirmation intellectuellement creuse, même si elle est ressentie comme jubilatoire : car l’homme de l’artifice dit oui à une instance purement négative (le hasard), à quelque chose dont il sait seulement qu’il est incapable d’en penser quoi que ce soit. C’est là le paradoxe constant de la philosophie tragique, dont le propre est de jubiler sans raison et de détailler toute l’horreur du monde pour le seul plaisir de mettre ainsi en relief le caractère inaltérable de sa joie - joie dont elle sait pourtant qu’elle ne pourra jamais rien dire, sinon sur le monde d’un inintelligible balbutiement. »
Clément Rosset, L’anti-nature, Conclusion : l’Être et le tragique, PUF
 

Nature ensemble vide, donc : il y a bien un cadre général, un ensemble ; même lorsqu’on est artificialiste, l’ensemble c’est l’artifice. Cet ensemble est bien, en un sens, une nature. Mais cet ensemble est vide.
La conclusion ultime de ces développements est donc que la nature n’existe pas. En conséquence, « le réel » n’existe pas. Il n’y a que des fabrications, nul ordre, nul principe, nulle loi qui ne soit transcendante, « dans le mystère de son évidence ». L’homme n’a pas de sens, les choses n’ont pas de sens, de même qu’elles n’ont pas de créateur. Tout est hasardeux. L’idée de hasard impliquant « l’insignifiance radicale de tout événement, de toute pensée et de toute existence ». Notre vie n’aura jamais la moindre signification. Une existence malheureuse n’est pas accidentelle, arbitraire, en regard de la nature qui commande aux choses, elle n’a pas de signification, elle n’est pas plus accidentelle qu’une existence heureuse : relativisme absolu, radical, définitif, indépassable. Voilà une invitation à aller chercher la joie par soi-même.
« Il y a une alliance possible entre la lucidité – la vie est absurde, ridicule – et la joie. »
« Sois ami du présent qui passe: le futur et le passé te seront donnés par surcroît. »

(Clément Rosset)




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